
Maison Latour-Marliac
Une poésie
de l’habitat.
Photographies : © Cassiana Sarrazin
Au Temple-sur-Lot (47), œuvres peintes dans le cadre de la création d’un cabinet de curiosités dans l’ancienne maison de Monsieur Latour-Marliac.
J’ai été contactée par le propriétaire de cette maison du Temple-sur-Lot après qu’il eut visité la mienne en mon absence, chose peu probable… Son projet était de faire une maison-musée autour de l’histoire de M. Latour-Marliac, ancien propriétaire de la maison, pépiniériste ayant permis, grâce à l’hybridation, aux nénuphars colorés de s’installer sous nos climats.
Quand j’y entrais, j’y trouvais un charme fou.
Une maison belle et simple, ornée d’un jardin : la glycine parfume le portillon de l’entrée et ouvre sur une allée de gravillons flanquée de deux érables rouges, ombre d’un regard profond. De la lumière noire des chênes verts qui jouxtent la maison émerge un majestueux pin parasol, puissant, où balance à ses pieds la légèreté des bambous. L’éclat de la lumière et les sauts des grenouilles animent l’ancien bassin, témoin d’expériences révolutionnaires.
M. Latour-Marliac a en effet créé les nénuphars dont le célèbre artiste Monet a orné ses étangs à Giverny. Quand la nature et l’homme collaborent, cela donne lieu à des miracles. Le jardin comme image de paix et d’harmonie, éternelle source de vie et d’émerveillement, est un motif qui me tient à cœur.
Quand on entre dans la maison, les cheminées nous chuchotent encore ces longues heures de discussions et les marbres, papiers peints, carreaux de ciment, moulures et médaillons, choisis avec soin, créent une douce atmosphère d’antan.
J’ai été séduite par cette patine de l’ancien, témoignage intact d’un temps où les hommes se souciaient de leur intérieur, du détail, et offraient à leur quotidien cette beauté à laquelle nos âmes aspirent tant. J’ai vu ce lieu de suite magnifique, avec tout son potentiel, malgré son aspect poussiéreux et fatigué. Cette maison sentait l’humidité, et je ne pouvais que plonger, à l’instar des nénuphars, pour mieux me tourner vers le soleil. Une manière aussi de remercier ma terre natale, le Lot qui l’irrigue et la parcourt, son histoire. Une ode à cette terre et à la beauté de son ciel.
J’ai proposé au commanditaire de faire un test au contact direct des murs et il accepta que je sois force de proposition : j’ai peint alors deux parties sur les nénuphars, dans l’entrée et la chambre à l’étage, à partir des papiers abîmés. Le premier travail fut de sonder les papiers, retirer les mues successives, les dénuder pour leur permettre d’accueillir un nouveau souffle, au gré des exigences de mon inspiration : il s’agissait d’un écrin pour l’œuvre à venir. J’avais besoin de toucher les murs, les aspérités du plâtre, la fragilité du papier, de voir la lumière rire et jouer et mon dessin naître à taille réelle, in situ. Faire des croquis n’aurait pas eu de sens pour moi, car, comme la peau n’est pas séparée du corps, ma peinture devait émerger de la maison elle-même, de ce que je percevais de cette atmosphère, et ses papiers me dévoilaient le travail au fur et à mesure.
C’est ainsi que je me suis lancée pour peindre et dessiner dans le reste de la maison, en tout huit pièces, quatre à l’étage et quatre au rez-de-chaussée. J’avais avec moi deux personnes bénévoles pour gérer collages et décollages de papier, reprises de plâtre, couleurs des soubassements et vivre ce chantier dans la joie et le partage.
Après que les papiers eurent été fixés, choisis et dépoussiérés, en fonction de leur couleur et de leur résistance, le jeu était de m’adapter au mieux à son corps ridé, taché, déchiré et fragile et, selon mon inspiration, de faire de ces blessures le lieu même de ses illuminations, de sa résurrection. Je dessinais, je peignais. Petit à petit, elle s’est couverte de douces cicatrices et, à l’instar de vases kintsugi, chacune de ses fragilités la rendait plus belle encore. Ni conservatrice ni moderniste, profondément contemporaine, cette maison est une invitation à vivre le temps présent, en créant à partir de ce qui nous est donné. Elle se veut être une réconciliation, une quête d’harmonie, une poésie de l’habitat, un appel à un art de vivre et à un art d’être.